Carré rouge, bleu, jaune, vert, picoté…

J’aimerais aujourd’hui profiter de la tribune que j’ai ici pour exprimer mon opinion sur les événements qui secouent la province de Québec depuis quelques semaines. Je sais que ceci est un peu hors du but de ce blogue mais en même temps, il permettra aux Français qui ont des Québécois dans leurs contacts de comprendre un peu mieux la situation et à mes proches québécois de comprendre mon point de vue.

Le gouvernement Charest a annoncé l’année passée son désir d’augmenter les frais de scolarité reliés aux études universitaires d’un montant de 325$ par année pendant cinq ans. Cela signifie qu’au bout de 5 ans, le coût des études sera de près de 3700$ par année alors qu’il est aujourd’hui d’environ 2100$ annuellement. On parle d’une augmentation d’autour de 75% du coût des études sur 5 ans.

Depuis le début de la session, les étudiants de différentes institutions ont pris la décision d’aller en grève. Comme enseignant au niveau post-secondaire, mon syndicat, les étudiants, la population en général me demandent de prendre position sur la question. Les façons proposées pour ce faire sont variées mais deux particulières prennent de l’importance: porter un carré coloré sur ses vêtements dont la couleur indique notre position ou participer à différentes manifestations organisées par les différents groupes de pression qui participent à ce débat. Personnellement, je suis très mal à l’aise de prendre une position simplifiée représentée par une couleur ou de participer à une manifestation qui promeut un point de vue uniforme. Je vais expliquer ici pourquoi je ressens ce malaise.

Carré rouge ou carré bleu?

Le carré rouge est devenu le symbole de la résistance étudiante lors des grèves de 2005. À cette époque, le gouvernement libéral avait décidé de transformer une partie (le mythique 103M$) du programme de bourses d’étude en prêts étudiants. Le carré rouge représentait donc le mouvement étudiant qui se mettait en grève pour demander l’annulation de cette mesure. Au bout de quelques semaines de grève dans les cégeps et universités, le gouvernement est revenu sur sa décision et la crise s’est réglée.

Aujourd’hui dans une situation semblable mais pas sur le même enjeu, les étudiants ont repris le symbole. Un problème survient: ce symbole n’a pas aujourd’hui de définition claire dans le contexte et représente variablement deux choses dans le débat. D’un côté, il représente le fait que les étudiants sont contre la hausse des frais de scolarité. D’un autre, il est un symbole qui identifie les étudiants qui supportent le mouvement de grève actuel. Ce sont deux choses bien distinctes. Pour prouver mon point, je prend en exemple le cas du carré bleu que portent certains étudiants : il représente aussi deux choses. Dans un premier temps que l’étudiant est pour la hausse des frais de scolarité ou dans un second cas que l’étudiant ne supporte pas la grève.

Personnellement, je porterais un carré au tiers rouge, au tiers bleu, au tiers mauve. Je m’explique. Je suis pour un mouvement de grève dénonçant une attitude irresponsable du gouvernement (je porterais donc le carré rouge). Je ne suis pas pour un gel des frais de scolarité ou la gratuité scolaire (je ne peux donc pas porter le carré rouge). Je suis pour une hausse raisonnable des frais de scolarité (bleu) mais je ne suis pas contre le mouvement de grève si celui-ci représente la volonté de la majorité des étudiants (pas bleu). Ainsi, quel carré dois-je porter? Mon syndicat m’encourage à porter le carré rouge, mais dans quel but? Pour supporter le mouvement de grève ou pour porter un message disant que les enseignants sont contre la hausse des frais de scolarité? Encore une fois, l’objectif n’est pas clair.

Le même problème se retrouve dans les différentes manifestations. Pourquoi bloque-t-on le pont? Pourquoi bloquons-nous l’accès à des bâtiments? Généralement pour des raisons radicales dans lesquelles je ne peux m’engager. C’est pourquoi je n’y participe pas. Mais je ne les condamne pas non plus, soyons clairs.

Ma position

Voici ma position en clair et celle que je pense sincèrement qui, à terme, satisfera tous les partis et qui réglera toute cette histoire. Il faut hausser de façon raisonnable les frais de scolarité du niveau universitaire.

Le système universitaire québécois est peu efficace économiquement et souffre d’un sous-financement. Je pense que tout le monde s’entend là-dessus. Quelle est la solution à ce problème? Améliorer la performance financière des institutions (cela relève des institutions elles-mêmes et du gouvernement par des lois sur la gouvernance) et augmenter le financement de ces lieux d’enseignement. Je pense que l’une ou l’autre de ces mesures ne suffira pas individuellement et qu’il faut faire les deux. Ce n’est pas un fait mais une impression personnelle.

Ainsi quelle part peut-on demander aux étudiants d’assumer? Le Québec a fait jadis le choix de permettre une bonne accessibilité aux études post-secondaires en les offrant pour un coût faible à l’utilisateur. Ce choix est correct et il est important à mon sens de laisser les choses ainsi. Actuellement, les études sont accessibles et nous ne sommes pas prêt à faire les sacrifices nécéssaires à donner une gratuité totale. Si le niveau actuel est un bon niveau d’accessibilité, cela signifie que l’augmenter au même rythme que l’inflation maintient ce même niveau (environ 2% par année selon les cibles fixées par la Banque du Canada). Maintenant, je pense qu’on peut encore augmenter un peu la participation des étudiants sans nuire à l’accessibilité et en permettant une augmentation du financement des universités. On peut donc penser à une augmentation de l’ordre de 4% ou 6% par année pendant 5 ans ou peut-être 10 ans. De cette façon, on augmente la participation des étudiants au financement de leur éducation sans avoir un effet brutal sur une cohorte particulière et sans doubler les frais de scolarité au bout de 5 ans.

Cette propostion ne serait-elle pas raisonnable et acceptable par tout le monde? Alors, pourquoi ne l’entendons-nous pas quelque part? Pourquoi nous oblige-t-on à prendre une position radicale soit contre toute augmentation, soit pour une augmentation massive et déraisonnable?

Conclusion

Voici ce que je propose donc comme position réaliste aux deux camps. Aux étudiants: réclamez une augmentation maximale au niveau de l’inflation pour l’avenir. Au gouvernement Charest, offrez une augmentation de 8.5% par année pendant 7 ans. Après cette avancée, entendez-vous sur 6 % pendant 5 ou 6 ans et l’inflation ensuite. Au final, notre réseau scolaire aura augmenté son financement et restera quand même abordable et sous la moyenne générale des frais de scolarité au Canada et dans le monde.

À partir de maintenant, je suis prêt à porter le carré brun fluo symbolisant le support au mouvement de contestation de la hausse déraisonnable proposée, un encouragement au dialogue raisonnable entre les partis pour en venir à une solution mitoyenne et le support à une hausse raisonnable des frais de scolarité pour améliorer la qualité des services et permettre la permanence de la valeur de nos institutions.

Finalement, il faut aussi que le gouvernement et les institutions se penchent sur la gouvernance des universités et cherchent des moyens de rendre plus efficaces leurs structures sur le plan économique. C’est aussi un enjeu dont on discute peu dans tous ces débats.

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5 commentaires pour Carré rouge, bleu, jaune, vert, picoté…

  1. Jérôme Fortier dit :

    Tu confonds les couleurs. Les pro-hausse/anti-grève portent le carré vert et non le carré bleu. Par ailleurs, il y a un petit mouvement qui essaie de se former pour revendiquer la voie du milieu un peu comme tu sembles le proposer et qui désirent s’identifier au carré bleu, et non vert (http://www.turbopatente.com/2012-03-22/societe/le-carre-bleu/). Il y a bien l’association des conservateurs de l’Université Laval qui a essayé de populariser le carré bleu pour signifier l’appui à la hausse au début de la polémique mais ça n’a pas pogné.

    Aussi, quelques corrections de chiffres. Le chiffre mythique de 2005 était de 103 millions et non de 105 millions. Enfin, les frais actuels s’élèvent à 2168$ par année (assez loin de 1800$) et s’élèveront, en 2017, à 3793$ (plus proche de 4000 que de 3000) (voir http://www.bloquonslahausse.com/tout-sur-la-hausse-des-frais/la-hausse-des-frais-expliquee/).

    Pas très rigoureux pour un wikipédien…

    • letartean dit :

      Chez nous au cégep Limoilou, les anti-grève et pro-hausse s’identifient du carré bleu. Pour ce qui est des chiffres, tu as raison de les soulever, google refusait de répondre à mes demandes aujourd’hui, mais bon. Je pense tout de même que le fond de mon post n’est pas invalidé par ce que tu invoques. Mais bon, je trouve ton commentaire final un peu triste pour plusieurs raisons mais particulièrement parce qu’il n’invite pas beaucoup au dialogue. Amicalement et merci pour la correction. Au plaisir d’en discuter à nouveau.

      • La dernière partie de mon commentaire était davantage lancée à la blague que comme une accusation réelle, mais s’il t’a blessé je m’en excuse. Il est vrai que le médium écrit ne permet pas tellement de marquer l’intention derrière le ton, par absence de ton, donc j’aurais du être plus prudent.

        Pour ce qui est d’en discuter, évidemment que j’y suis ouvert! Mon commentaire n’avait pas comme intention de démolir ton billet d’une façon comptable et hermétique. Je ne dis rien sur le fond ni sur le point de vue mais plutôt sur l’exactitude des données qui y sont présentées, considérant qu’un des objectifs de l’article était de «[permettre] aux Français qui ont des Québécois dans leurs contacts de comprendre un peu mieux la situation». J’ignorais par ailleurs que le carré vert n’était pas uniformément l’emblème de la position pro-hausse/anti-grève… c’est un indice du manque de cohésion dans ce mouvement qui est plutôt, du moins à ce que je perçois, réactionnaire face au chaos que véritablement idéologique.

  2. claude dit :

    Combien gagne le DG au cégep Limoilou, les chefs de département ? la rectrice de l’université McGill, Heather Munroe-Blum, gagne un salaire de base de 358 173 dollars, et de 596 061 dollars en incluant les remboursements de frais, Luc Vinet le recteur de l’Université de Montréal gagne 370 937 dollarset Denis Brière de l’Université Laval 355 244 dollars sans parler de leurs généreux bonis (http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/03/28/004-remuneration-recteurs-controverse.shtml) Il est tout simplement scandaleux que la lumière n’ait pas encore été faite là-dessus et que cela sort aujourd’hui dans un reportage de Radio-Canada

    Et si on parlait du scandale de l’université Concordia, le conseil d’administration s’est servit dans le buffet. L’Université aurait prêté 1,4 M$ à son recteur Frederick Lowy pour l’achat d’un modeste condo

    À l’évidence, ce ne sont pas les enseignants et les chercheurs qui mènent dans les universités, mais les technocrates.$$$$$$$ les étudiants doivent payer la note.

    Claude D, professeur retraité qui soutient les jeunes étudiants dans la rue

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