La clause NC pourrait-elle être dans la licence de Wikipédia?

Dernièrement, comme je l’évoquais dans mon précédent billet, j’ai osé dire que le fait de ne pas mettre la clause interdisant la réutilisation commerciale dans la licence de Wikipédia était un choix qui semblait aujourd’hui plus défendu par le dogmatisme que des arguments raisonnés et compréhensibles pour le commun des mortels. La preuve de ce que j’avance c’est qu’en gros, les réponses obtenues à mon affirmation se classaient en deux catégories : la première classe de réponses était de me reprendre sur des définitions ou de me répéter la définition de la clause NC, à savoir l’interdiction de toute réutilisation commerciale. Je comprends déjà assez bien cette clause. Le deuxième type de réponses était clairement ce qui m’a fait penser au dogmatisme. Quand on pose une question embarrassante au prêtre sur sa religion, quelques réponses toutes aussi inacceptables s’offrent à lui : « Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes qu’un simple croyant. », « Il ne faut pas contester ou questionner les choix de dieu. », « Je ne peux pas croire qu’une personne se disant chrétien ose remettre en doute les enseignements de l’Église », « Si nous faisions ce que vous proposez, nous irions tous directement en enfer. », etc.

Maintenant, suite à la réaction initiale que j’ai trouvée plutôt désagréable et à la rédaction du précédent billet, j’ai reçu plusieurs commentaires que je considère pertinent et dans le sens de ce que j’ai dit précédemment, je vais faire aujourd’hui amende honorable en citant ces quelques arguments convaincants. De plus, je vais relater une petite observation que j’ai faite qui pourra peut-être vous aider à vous mettre dans la peau de ceux qui se disent que la licence NC serait peut-être intéressante. En même temps, je relaterai pourquoi, dans les faits, je ne réclame pas cette licence car le profit qui pourrait être fait en utilisant mon travail au final est un profit que je n’ai pas le temps ni les moyens d’aller soutirer. Tant mieux si quelqu’un peut aller le chercher et je pourrai toujours être fier d’y avoir participé.

Finalement, je prendrai le temps de rappeler quelques trucs essentiels dont le fait que je ne suis pas militant pour la clause NC. Tout ce que j’ai dit dans le fil de courriels et que je continue à penser est qu’il n’est pas impensable que dans un univers parallèle, il existe une Wikipédia tout aussi utilisée qui fonctionne sous une licence interdisant la réutilisation commerciale. Aussi, j’ai affirmé qu’à mon avis la Wikimedia Foundation et Wikimedia France devait se faire des porte-étendards du respect du droit d’auteur et de la libéralisation des contenus (sous n’importe quelle licence même celles interdisant la réutilisation commerciale) car la libéralisation, même si ça peut paraître paradoxal, passe par un meilleur respect des droits d’auteurs.

Une licence NC incompatible avec Wikipédia

Bon, à y réfléchir, je me dis qu’il y a du vrai dans cette affirmation. Je ne suis pas absolument convaincu mais je vois des problèmes potentiels qui font pencher la balance du côté d’une licence libre. Dans un premier temps, la définition même de la condition « non-commercial » est bancale. En effet, comment définir la réutilisation commerciale d’un contenu? L’exemple qui m’a été donné est pertinent. Si je prends un dump de Wikipédia que je mets sur des clés USB pour permettre la diffusion de l’encyclopédie dans les coins du monde qui n’ont pas facilement accès à Internet, est-ce que je fais une réutilisation commerciale? En effet, il fort probable que je vais acheter des clés USB que je vais distribuer à un faible coût suffisant pour acheter le matériel nécessaire et les coûts associés au transport et à la conception. Est-ce une réutilisation commerciale? Difficile à dire. Dans un sens, il y a transfert de fonds pour l’ « achat de matériel » faisant usage du contenu de Wikipédia. En même temps, l’objectif n’est pas de faire de l’argent mais juste de rendre l’encyclopédie accessible. Déjà la définition montre ses limites.

Dans le même ordre d’idées, si je réutilise le contenu sur mon site web qui contient de la publicité et que je fais du profit avec la publicité, est-ce que je fais une réutilisation commerciale? Dans un sens oui, je fais un profit sur un ensemble contenant le contenu réutilisé et ce contenu permet d’attirer de la visibilité sur mon site web. En même temps, la publicité n’utilise pas directement le contenu protégé par la licence et on pourrait arguer que ce sont deux composantes distinctes du site web. Encore une fois difficile de juger, quoique dans ce cas mon impression est qu’on considèrerait la réutilisation comme commerciale.

Comme je le rappelle souvent, la seule façon de démontrer qu’un usage d’un contenu sous licence respecte ou non les conditions édictées ou les lois d’un pays est d’aller devant un juge pour lui demander de trancher sur la question. Ainsi toutes les personnes qui voudraient faire une réutilisation qui pourrait passer comme potentiellement commerciale devrait s’entendre avec l’ensemble des auteurs pour la réutilisation ou être prête à aller en cour contre chacun des auteurs de l’encyclopédie pour démontrer qu’elle n’abuse pas du système. Ce n’est pas très efficace. Et de ce fait, on peut dire que la licence interdisant la réutilisation commerciale est un frein à libre diffusion du savoir.

Cependant comme observateur du Web, je me questionne sur les réelles réutilisations qui sont faites de Wikipédia. En effet, certaines réutilisations sont pertinentes. Par exemple quand Google présente les articles géolocalisés dans une carte, je vois une utilité à la réutilisation. Cependant, ce que j’observe c’est que beaucoup de réutilisations commerciales de Wikipédia pourraient être qualifiées de « crasses ». À l’image d’une personne utilisant le nom de domaine « gougle.com » pour y faire de la publicité, il me semble que tous les sites miroirs de Wikipédia qui utilisent le contenu wikipédien pour augmenter leur nombre de clics n’apportent pas grand-chose de plus. Comme auteur, je peux comprendre que certains émettent le souhait que ces réutilisations soient interdites et pensent que la condition NC serait une façon de le faire. Malheureusement, la condition NC interdit beaucoup plus de réutilisations que celles que j’ai qualifiées de « crasses ».

Au final sur la question de la condition NC, je pense qu’il faut voir tout ce qu’il serait impossible de faire si on l’imposait que ce qu’elle permettrait d’éviter si elle était présente sur Wikipédia. Plus j’en parle, plus je réalise que les réalisations faites grâce à la permission de la réutilisation commerciale sont incroyablement plus valables que si on interdisait toute réutilisation pour empêcher les utilisations « vampires ».

Reste que…  

Quand on voit certaines réutilisations qui sont faites de notre travail, on peut se mettre dans la peau de ces associations qui hésitent à rendre disponibles leurs œuvres à cause de la crainte de se faire « piller ». J’ai découvert une de ces réutilisations qui m’a fait bien rire. En me demandant pourquoi mon blog était souvent touché par le terme de recherche « otto reinhold jacobi », je l’ai tapé dans Google Image et je suis tombé sur ce site : http://www.zazzle.ca/canadian_fall_by_otto_reinhold_jacobi_1870_tshirt-235250521940100970 . Je trouvais vraiment très drôle qu’une compagnie imprime des t-shirts avec une œuvre relativement obscure d’un peintre exposé au Musée des beaux-arts de Montréal. Encore plus étrange que ce soit une peinture dont j’avais publié une numérisation sur Commons il y a quelques mois (vous pouvez la consulter sur Commons : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jacobi-Automne_Canadien.jpg ). En cherchant un peu plus sur le site, j’ai réalisé qu’ils proposaient une série complète de T-shirts et d’autres objets avec cette même peinture imprimée dessus. J’avoue que j’avais de la difficulté à comprendre qui voudrait d’une planche de skate à l’image de l’ « Automne canadien » ou d’une couche protectrice de iPhone à l’image de la même peinture. Quand je suis tombé sur la reproduction sur toile de la peinture, j’ai fait deux constats :

1) Que 500$ était bien cher payé pour une reproduction d’une œuvre et que je devrais me lancer dans la vente de mes reproductions disponibles sous licence libre…

2) Que c’était exactement ma reproduction qu’ils avaient utilisé pour faire tous ces objets…

Pour vous convaincre de mon affirmation je vous invite à comparer ma version et celle du site internet et vous remarquerez qu’il y a exactement la même surexposition en haut au centre dans le ciel bleu qui est due aux reflets de l’éclairage de la salle du musée ou j’ai pris la photo.

Faire cette reproduction m’a donc permis de participer à la création de toute une ligne d’objets un peu louches qui doivent rapporter quand même une bonne quantité d’argent à ce site internet se servant d’œuvres libres de droits pour les imprimer sur leurs supports comme des t-shirts ou des skateboards. Et tout cela se fait sans que je tire profit de l’utilisation de mon travail. En effet, si je n’avais pas fait cette numérisation, personne n’aurait pu faire d’impressions de ce tableau car il ne semble pas exister d’autre version numérique du tableau sur le Net. Comme musée exposant cette œuvre ou comme créateur de la reproduction, il est compréhensible de penser que ces personnes profitent de notre travail.

En même temps, comme les musées, mon objectif n’est pas de faire de l’argent mais bien de favoriser la diffusion de l’art et du savoir. Ainsi, un artiste qui avait une assez petite visibilité devient disponible pour toutes sortes de personnes, partout dans le monde. Ainsi, nous avons accompli notre travail et à la lumière de cela, quelques ventes de reproductions ne sont que négligeables. Et c’est là qu’il faut insister lorsqu’on veut convaincre des gens de rendre disponibles leurs œuvres : elles seront largement diffusées et serviront à augmenter le patrimoine culturel du monde. Si elles ne sont pas diffusées, elles ne sont pas utiles. Des photos gardées dans une armoire ou sur un disque dur externe n’ont aucune valeur culturelle. Des œuvres libres et facilement réutilisables ont beaucoup de valeur culturelle et cette valeur est beaucoup plus grande que les quelques réutilisation crasses qui pourraient être faites et que vous n’auriez pas faites de toutes façon. En effet, plus on réutilise une œuvre qui est déjà dans le domaine public, plus on fait de la publicité pour le peintre, le musée qui expose ses toiles et ainsi on rend disponible le savoir culturel.

Ce que j’essayais de dire sur la mailing list

En gros ce que j’essayais de dire se résume à quelques points bien simples :

1) Il est compréhensible que des créateurs veuillent choisir la clause NC pour leurs œuvres pour éviter les « réutilisations crasses » ;

2) Pour que soient respectées les licences que nous choisissons, il faut que le droit d’auteur en général soit respecté. Il est de notre devoir de prôner le respect du droit d’auteur pour que le choix de publier sous licence libre que nous faisons comme rédacteurs de Wikipédia ou de Commons soit respecté. Cependant, nous devons nous assurer de militer pour que le droit d’auteur soit bien balancé et n’empêche pas la libre diffusion du savoir par des lois trop restrictives (comme un terme trop long). De plus, nous devons, comme tenants du libre, encourager la libre diffusion des biens culturels qui se fait beaucoup plus facilement par des licences libres.

3) Qu’il faut s’asseoir avec les créateurs et leur faire réaliser que lorsque l’on fait de la photo encyclopédique qu’on utilise sur son propre site web d’association à but non lucratif, notre objectif est de faire de la diffusion du savoir et que cette diffusion est favorisée quand on choisit une licence libérale (quelle qu’elle soit). Il ne faut pas avoir un discours dogmatique et dire que la licence NC est le fruit du démon. Si toutes les associations d’églises, de vignerons, de châteaux, d’amoureux d’arts, etc. publiaient leurs images et écrits sous licences CC-BY-NC, le pas serait beaucoup plus petit à faire pour que nous puissions réutiliser leur travail sur Commons et libéraliser complètement les contenus culturels.

Je vois Wikipédia comme un constructeur de voitures uniquement électriques : l’option que nous offrons est profitable pour le bien commun pensons-nous. Si tout le monde utilisait notre produit le monde serait bien meilleur. Seulement, les consommateurs faisant l’achat d’une voiture hybride se rapprochent de notre compagnie et il sera plus facile de les convaincre de sauter chez nous. De plus, dans le grand ordre des choses, ces consommateurs ont fait un pas positif pour l’environnement ce qui est dans la mission de toutes les compagnies faisant des voitures électriques. Nous devons les encourager dans ce petit pas et les convaincre que leur prochain pas serait d’acheter une voiture uniquement électrique et que ce pas serait encore plus bénéfique.

Tout ce qui va vers la libéralisation des contenus est bon pour Wikipédia et devrait être encouragé, même si ce n’est pas exactement le pas que nous souhaitons. À long terme, les personnes publiant sous licence interdisant la réutilisation commerciale sont à un cheveu d’être réutilisables sur Wikipédia et il deviendra de plus en plus facile de les convaincre que cette clause est inutile. Donne un poisson à un homme, il mangera une journée. Convainc-le de surmonter sa peur des bateaux et amène-le à la pêche avec toi, demain il ira pêcher tout seul et mangera du poisson tous les jours.

Maintenant, j’ai exprimé tout ce qui me trottait dans la tête depuis cette discussion sur la mailing list. Je laisse ce texte à la lecture de tous et retourne à mon travail de diffusion de Wikipédia. J’ai hâte de lire vos avis et commentaires sur ce billet. Ils seront bien entendu les bienvenus.

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6 commentaires pour La clause NC pourrait-elle être dans la licence de Wikipédia?

  1. Antaya dit :

    Ton billet me fait penser au jeune photographe que j’ai convaincu de libérer une photo très d’actualité : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gabriel_Nadeau-Dubois_-_Place_du_Canada_22_mars_2012_-_2.jpg

    Hier il m’appelle, catastrophé, un journal a utilisé sa photo en première page : http://www.lametropole.com/assets/application/archives/files/424515e08c3e68d_file.pdf … jusque là rien contre la loi. Mais cherche l’attribution ! Cette feuille de chou n’a même pas prit la peine de donner la paternité à l’auteur de la photo!

    Autre cas, je convainc un photographe important des festivals de Montréal, de « donner » sa photo de Ray Charles : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ray_Charles_FIJM_2003.jpg … une semaine plus tard, je retrouve cette même photo dans la bannière du site web de Planète Jazz 91,9 FM et encore une fois, aucune attribution.

    Donc je comprend les créateurs d’être réticents devant l’absence de la clause NC.

    • Mikani dit :

      @Antaya En ce qui me concerne, j’utilise TinEye de temps en temps pour voir qui réutilise mes photos. Lorsqu’il n’y a pas l’attribution et la licence, je les contacte, pour leur demander d’ajouter les mentions. Et s’il ne souhaite pas afficher les mentions, je leur demande de retirer ma photo. La licence n’étant pas respectée.

      Après, il est vrai qu’il serait peut-être bien de voir arriver l’usage de la clause NC qui permettrait l’ajout de nombreuses photos sur Commons.

      • letartean dit :

        Je ne pense pas qu’il faut militer pour l’arrivée de la clause NC pour la raison que j’ai évoquée plus haut dans le texte. Cependant, il est vrai que cette absence est un frein à l’ajout de certaines photos sur Commons. Je pense qu’il faut plutôt continuer à travailler avec les producteurs de contenus pour qu’ils voient la pertinence de ne pas empêcher la réutilisation commerciale. Aussi, il faut se rappeler que distribuer sous licence libre n’empêche pas le producteur de vendre son travail sous d’autres conditions. Ainsi, rien ne m’empêche de téléverser sur Commons une image et de la vendre à un éditeur pour qu’il la réutilise sans la publier sous la même licence ou sans la lier à mon nom.

        Je fais remarquer aussi qu’on peut utiliser Google Images pour trouver les réutilisations de ses images (https://www.google.ca/imghp?hl=fr&tab=ii). Personnellement, j’y trouve beaucoup plus de résultats que sur TinEye.

    • letartean dit :

      Effectivement, il y a un problème avec les réutilisateurs. Nous devons, comme associations qui font la promotion du libre, être extrêmement pédagogues auprès des organismes faisant dans la réutilisation de contenu. Autant, ils sont très tatillons sur la réutilisation de leurs contenu en vertu du droit d’auteur, autant nous devons leur faire comprendre que la réutilisation d’oeuvres sous licences libres implique un respect des conditions énoncées par la licence. Bref, notre travail doit se faire sur deux fronts: d’un côté, expliquer aux producteurs de contenu qu’ils ont avantage à libéraliser le contenu et les aider à faire respecter leurs droits et, de l’autre côté, convaincre les réutilisateurs que les quelques conditions ne sont pas compliquées à respecter et que s’ils ne le font pas, ils font exactement ce qu’ils nous demandent de ne pas faire à leurs contenus.

  2. Arkanosis dit :

    @Antaya : je ne comprends pas… S’il n’y a pas d’attribution, la clause BY de la licence n’a pas été respectée. Qu’y aurait changé l’existence d’une clause NC supplémentaire ?
    @Letartean : le débat sur la clause NC est très intéressant ; as-tu étudié pareillement les impacts de la clause SA ? Ne constitue-t-elle pas un frein à l’adoption du contenu par une large partie du public et donc à la participation en retour de ce public ? Dans le monde du logiciel, les licences copyleft chéries par certains sont évitées comme la peste par d’autre à cause de leur viralité ; je suis convaincu que c’est une occasion perdue de faire mettre à ces personnes le doigt dans l’engrenage vertueux des licences libres.

    • letartean dit :

      Je me suis déjà questionné sur la clause SA de la licence choisie par Wikipédia. J’avoue que je suis un peu perdu dans cette question mais je pourrai faire un billet sur le sujet un peu plus tard pour expliquer le cheminement de pensée qui m’a mené à publier toutes mes images uniquement sous la licence CC BY 3.0 et retirer la condition SA. Il y a effectivement une question à se poser.

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