Affaire DCRI sur Wikipédia : rendre les choses plus terre à terre pour le public (partie 1)

Depuis quelques jours, les discussions autour du sujet des actions de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) ont été très animées. En gros, après voir échoué à faire supprimer un texte qu’elle jugeait compromettant pour la sécurité nationale française auprès de la Wikimedia Foundation, la DCRI a convoqué l’administrateur de Wikipédia en français et président de Wikimédia France Rémi Mathis en ses bureaux pour le sommer de supprimer l’article qui les titillait. L’affaire a fait beaucoup de bruit, vous pouvez suivre la revue de presse couvrant les événements sur Wikipédia pour en apprendre plus.

L’objectif de mon post n’est pas de raconter à nouveau l’histoire qui a largement été couverte, mais de rendre les choses un peu plus claires pour le public non wikipédien ou spécialiste d’internet. Il est assez aisé pour les internautes de comprendre pourquoi tout cela est une énorme erreur, mais je pense que pour le commun des mortels, il est facile de se méprendre sur les relations de pouvoir qui existent dans l’univers wikipédien et sur l’importance d’une relation de confiance paisible entre la communauté de l’encyclopédie et les autorités policières.

Dans la seconde partie de ce billet que je publierai plus tard, j’aimerais clarifier pour cette même personne trouvant tout cela complexe le concept d’effet Streisand dont on a largement parlé et l’organigramme de l’univers wikipédien, entre autres des différences qui existent entre les entités nommées en italique un peu plus haut.

Une comparaison, pour mieux comprendre

Le lecteur de toute cette affaire pourrait très légitimement se demander : en quoi la démarche entreprise par la DCRI est-elle si inacceptable? J’aimerais expliquer les choses par une comparaison dans un autre contexte, on verra tout de suite que les actions entreprises par les autorités sont tout à fait inacceptables.

Supposons que la compagnie Machin a travaillé avec une personne (appelons cette personne Paul) qui est soupçonnée d’avoir fraudé le gouvernement en ne payant pas ses impôts. Les autorités du revenu voudraient accuser Paul et pensent qu’il existerait des documents dans le quartier général de la compagnie Machin qui permettrait de prouver sa culpabilité.

Dans un premier temps, les autorités demandent simplement à la compagnie Machin de lui fournir les documents en question. La compagnie Machin, sensible au caractère privé de ses activités, jugeant qu’elle n’est pas en tort et ne reconnaissant pas de légitimité aux accusations des autorités, envoie son avocat pour répondre au ministère que celui-ci devra fournir de meilleures justifications ou un avis de la cour pour que la compagnie Machin se plie à la demande. Cet avocat spécifie aussi que si le gouvernement fait la preuve que les documents sont importants ou obtient un mandat, elle se fera un plaisir de collaborer avec eux. Finalement, le juriste de chez Machin rappelle que sa compagnie a collaboré à maintes reprises avec les autorités dans des cas semblables, mais qu’elle s’attend à recevoir un argumentaire solide pour justifier la remise de documents privés.

Suite à cette réponse, le revenu a deux possibilités : soit il améliore ses arguments en expliquant comme il faut à la compagnie Machin pourquoi elle doit fournir le document, soit il va devant un juge pour demander un mandat de perquisition au siège social de la compagnie pour obtenir le document en question.

Robert est concierge au siège social de la compagnie Machin. Il ne travaille pas pour cette compagnie, mais plutôt pour une entreprise spécialisée en conciergerie qui est sous-traitant pour la compagnie Machin. De plus, dans ses temps libres, Robert est le président du syndicat national des concierges. Il fait des conférences de presse, des apparitions dans des reportages télévisés et fait la tournée des associations de concierges pour faire avancer leur cause. Il est généralement connu du public.

Quelque part à l’agence du revenu, quelqu’un s’écrie : « Tiens! Robert est concierge chez Machin, je l’ai vu une fois à la télé, il doit avoir les clés du bâtiment. Demandons-lui de nous ouvrir pour aller chercher les documents que nous voulons. De toute façon, nous savons où ils se trouvent dans leurs classeurs. Aussi, c’est facile de trouver son adresse, elle est sur le site du syndicat. » Et, sans plus réfléchir, on met en branle ce plan.

Deux agents du ministère se présentent donc chez Robert en lui demandant de les suivre pour aller ouvrir le siège social de la compagnie Machin. Robert leur explique qu’il ne peut pas le faire puisque cela contreviendrait à tous les contrats que sa compagnie lui a fait signer. De plus, il explique qu’il n’est pas employé de la compagnie Machin et que si ces messieurs veulent entrer dans leurs bureaux, ils doivent conclure un accord avec le bureau juridique de la compagnie ou obtenir un mandat. Robert insiste sur le fait que, de toute façon, la compagnie de conciergerie n’a rien à voir avec les activités de Machin, si ce n’est que d’être physiquement dans le même bâtiment.

Insatisfaits de la réponse de Robert et ne voulant pas faire à nouveau affaire avec les avocats de la compagnie Machin, les agents le menacent de l’amener au poste de police et de lui faire passer la nuit en prison pour entrave au travail d’agents du revenu s’il ne fait pas ce qu’on lui demande. De peur de se faire arrêter, ce qui pourrait avoir des conséquences très néfastes pour lui, Robert accepte à contrecoeur de faire ce qu’on lui demande et les agents obtiennent ce qu’ils voulaient. En faisant cela, Robert s’est placé dans une position très inconfortable par rapport à son syndicat puisqu’il n’a pas su se montrer plus fort que les demandes des autorités. Il a probablement aussi perdu un peu de la confiance de la compagnie Machin qui lui avait fourni les clés de son bâtiment pour son travail.

Cependant, qui peut blâmer Robert? Qui n’aurait pas fait la même chose devant la menace de passer la nuit en prison? Qui aurait persisté à dire « contactez les avocats de la compagnie Machin? » ou « Je ne peux pas le faire, vous n’avez pas de mandat ».

En gros, si vous analysez ce qui s’est passé entre la DCRI (l’agence du revenu de l’histoire), la Wikimédia Foundation (la compagnie Machin), Rémi Mathis (Robert) et le syndicat de concierges (Wikimédia France), vous verrez que tous les autres acteurs ont raison de se fâcher contre les agents de la DCRI. Ils ont menacé une personne extérieure au problème et l’ont placée dans une situation très inconfortable pour obtenir quelque chose qu’ils ne devraient pouvoir obtenir que par des voies légales dans un État de droit. Ils ont courtcircuité la procédure normale permettant d’obtenir des documents privés.

Et, je tiens à le souligner, la question de savoir si la personne visée (Paul) par les documents est coupable ou non n’est même pas importante dans cette histoire. En comparaison dans le cas qui nous intéresse, le caractère problématique pour la sécurité nationale de l’article n’est même pas à prendre en considération. Si la DCRI avait fait son travail correctement, la Foundation, hébergeur du contenu, aurait réagi promptement en cas d’atteinte à la sécurité ou aurait répondu négativement si la compromission n’était pas avérée. La responsabilité de la DCRI était d’obtenir un mandat légal d’un juge pour faire supprimer le contenu et de respecter la procédure qui consiste à faire affaire uniquement avec l’hébergeur du contenu pour faire retirer le contenu. Sinon, elle aurait pu s’en prendre directement à la personne ayant causé la compromission, dans ce cas l’auteur des informations dans l’article ou Paul dans notre comparaison, ce qui n’aurait tout simplement pas eu de lien avec la Wikimedia Foundation ou Rémi Mathis.

Et alors?

Alors, notre responsabilité dans le futur est double. Dans un premier temps, il faut faire beaucoup de bruit dans cette affaire particulière pour dire que nous ne sommes pas d’accord avec les méthodes de la DCRI. Cela aura pour effet de la démotiver à utiliser ce stratagème à nouveau et démontrer que nous sommes attachés aux règles qui régissent les États de droit démocratiques. Il faut aussi rappeler que si les autorités respectent les voies légales, nous nous plierons aux décisions prises par les cours de justice ou les lois. Nous ne sommes pas des pirates d’Internet. Deuxièmement, nous devons, comme wikipédiens, être fermes lorsque nous sommes interpellés par les autorités. Il n’y a que deux acteurs vraiment responsables dans les questions légales sur Wikipédia : le contributeur qui a causé la faute et l’hébergeur (la Wikimedia Foundation). Il faut répéter et répéter cela pour que le système de justice ne s’adresse qu’à ses deux entités; pas les administrateurs de Wikipédia, pas la communauté des contributeurs, pas Wikimédia France ou toute autre association de contributeurs.

Maintenant, je pense que la DCRI a reçu ce qu’elle méritait dans cette histoire : un beau gros exemple de l’effet Streisand. Cependant, pour s’assurer que tout cela ne se reproduise pas, il faut s’assurer d’expliquer encore et encore l’organigramme de l’environnement wikipédien et les responsabilités de chacun. C’est ce que je ferai dans la deuxième partie de ce post, en plus d’expliquer l’effet Streisand.

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6 commentaires pour Affaire DCRI sur Wikipédia : rendre les choses plus terre à terre pour le public (partie 1)

  1. Merci pour ce billet très intéressant. Bien évidemment je partage ton point de vue. Tu oublies néanmoins de mentionner un détail qui semble quand même important, Ta comparaison, contrairement à l’histoire réelle, se passe en bonne partie dans la monde numérique. Un bon « geek » sait en principe qu’utiliser son identité réelle sur internet donne naissance a bien plus de risques que de créer un compte anonyme (Juraastro le rappelle très bien dans son billet). S’il y a bien une chose que je peux malheureusement reprocher à Remi, c’est ça, Ce point diffère même d’une bonne partie des membres du conseil d’administration de Wikimedia France. Je pense que ce point de vue devrait être débattu en public et avec ces membres de l’association.

    • letartean dit :

      Je ne suis pas particulièrement d’accord avec toi. Tu le remarqueras d’ailleurs, mon nom d’utilisateur n’est pas très opaque par rapport à mon identité. Se réfugier derrière un pseudo n’est absolument pas gage de confidentialité, en particulier quand on parle des services secrets d’un pays.

      Il est généralement assez simple de faire le lien entre les personnes et leur pseudos, particulièrement lorsqu’elles sont impliquées dans des affaires publiques comme Wikimédia France. Aurais-tu beaucoup de difficulté à me trouver le nom et peut-être même l’adresse de Serein qui utilise pourtant un pseudo?

      Il faut être particulièrement naïf pour penser qu’il n’est pas possible de faire le lien entre les personnes, leur pseudo et leur identité. J’ai fait le choix d’assumer mes contributions et je le ferai encore. D’ailleurs, la réponse de la communauté me convainc que peu importe ce qui m’arrive, si j’étais de bonne foi dans mes actions, elle me supportera.

      De toute façon, ça ne change pas l’état des choses: si ce n’était pas lui c’en aurait probablement été un autre.

      • Il se trouve que j’ai relu la « version de l’Intérieur » et effectivement elle met en doute ma théorie.

        Oui je vois le problème, mais la solution à l’avenir, c’est quoi ? Quelque chose AUTRE qu’un non cumul de mandat admin sur WP et poste dans le conseil d’administration de Wikimedia France.? (et encore, même pas certain que cela peut résoudre le truc)

  2. Pardon, « en dehors du monde numérique ». Letartean tu pourras me corriger ?

  3. DarkoNeko dit :

    Jolie comparaison, merci !

  4. Ping : Affaire DCRI sur Wikipédia : expliquer l’effet Streisand et le rôle de chacun (partie 2) | Du côté du Québec

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