Affaire DCRI sur Wikipédia : expliquer l’effet Streisand et le rôle de chacun (partie 2)

Dans le billet précédent, j’ai expliqué, à l’aide d’une comparaison avec une situation plus terre-à-terre, pourquoi la Direction centrale du renseignement intérieur a agi de façon inacceptable dans un État de droit. Cette explication faisait suite à une avalanche de textes expliquant le déroulement des faits. Or, plusieurs de ces textes parlent de l’effet Streisand sans vraiment expliquer ce que cela signifie. De plus, dans la plupart de ces textes, on peut relever au moins une confusion entre les acteurs du monde wikipédien dont font partie Wikimédia France, Wikipédia en français, la Wikimedia Foundation, l’administrateur de Wikipédia, l’administrateur de Wikimédia France. Certains pourraient soutenir que nous ne faisons pas assez pour dissoudre cette confusion et ils auraient probablement un peu raison.

Donc, dans ce second billet sur le sujet, j’aimerais prendre le temps d’expliquer ce qu’est l’effet Streisand, pourquoi je considère que la DCRI a bien mérité que cela lui arrive et ce qu’elle aurait pu faire pour éviter que cela se produit. Ensuite, j’aimerais prendre le temps d’expliquer la différence entre les multiples structures de l’environnement wikipédien pour mettre fin à certaines confusions.

L’effet Streisand : penser avant d’agir

Les définitions des mots service secret et sécurité nationale impliquent que les choses qui s’y trament doivent demeurer inconnues du public. Si un secret devient public, il n’est plus secret. D’ailleurs, cela est particulièrement vrai pour les informations publiées sur Internet. Toute information publiée sur la toile peut être retrouvée assez facilement, grâce à toutes sortes de moyens technologiques. Je ne démontrerai pas comment faire ici, mais il serait assez simple de trouver l’article Station herztienne de Pierre-sur-Hautes dont il a tant été question dans les derniers jours dans sa version d’avant sa suppression. Ainsi, il faut faire très attention à ce qui se retrouve sur Internet parce que, après coup, il est assez difficile de le faire disparaître.

En plus de cela, il faut savoir que l’essence même d’Internet vise à faire circuler librement de l’information, le plus rapidement possible. Ainsi, les utilisateurs du web sont très sensibles aux questions touchant le transit d’informations et la censure. Quand on demande la suppression d’un contenu, on risque de s’attirer des reproches de la communauté.

Finalement, je pense qu’on peut dire qu’il fait partie de la nature humaine d’être attiré par l’interdit. Si je vous dis « Ne mange pas ceci, ça a un goût très mauvais », vous allez être tentés de goûter pour vérifier mon appréciation de « très mauvais ». Ça me rappelle une anecdote de mon enfance. Quand nous allions à la piscine publique, nous devions nous changer dans un grand vestiaire sans cabines individuelles. Au moment de se changer, un camarade pudique disait toujours, au moment où il n’avait plus ses caleçons : « Ne regardez pas, je suis tout nu! » Et c’est à ce moment que tous les regards se tournent vers lui et que sa nudité est révélée.

L’effet Streisand, c’est l’action combinée de ces trois réactions intuitives du web : demandez le retrait d’une information du web et non seulement vous ne réussirez pas à le faire puisqu’elle restera accessible, mais en plus vous vous assurerez d’attirer l’attention sur cette information que vous ne voulez pas publique en plus de créer une controverse sur le fait que vous voulez la faire retirer. C’est inévitable sur le web, ça se produira à chaque fois.

Quelle est l’origine du nom « Effet Streisand »? En 2003, un photographe prend des clichés de la côte américaine dans le cadre d’un projet sur l’érosion des berges. Sur un des clichés qui sont publiés dans le cadre du projet, on voit une vaste demeure non identifiée. Le photographe en question est ensuite poursuivi pour atteinte à la vie privée par Barbara Streisand, celle-ci arguant que le photographe a révélé la position de sa maison et demandant le retrait des photos. L’affaire est reprise par les journaux qui montrent la photo partout. Bref, en demandant le retrait des photos, l’artiste a non seulement confirmé qu’il s’agissait de sa maison, mais en plus elle a créé un buzz médiatique autour de la chose et attiré l’attention sur ce qu’elle voulait privé, à la manière exacte de mon camarade dans le vestiaire. Si la chanteuse n’avait rien dit, sa propriété anonyme aurait paru dans un magazine ou un site internet inconnu ou peu vu, et personne n’aurait fait le lien entre cette photo et elle. En créant une affaire autour de la chose, elle a réussi à faire exactement l’inverse de ce qu’elle voulait.

Pour éviter de faire face à l’effet Streisand, il faut mesurer l’impact médiatique des actions publiques qu’on pose. Si l’on est un organisme public, il y a fort à parier que l’action que nous allons poser soit scrutée par les médias. Ainsi, si nous voulons demander la suppression d’une information compromettante, soit on le fait par des voies confidentielles ou tenues au secret, soit on ne le demande pas. Si l’action demandée vise une personne médiatique, il y a fort à parier que cette personne risque de parler de la situation dans les médias et qu’on perdra le contrôle du message. Dans le cas de la DCRI, Rémi Mathis n’était pas tenu au silence et il y avait fort à parier qu’il ne se laisserait pas faire sans rien dire. La Wikimedia Foundation, de son côté, a avantage à ne pas publiciser les actions légales qui sont prises à son encontre. Un juge ayant à déterminer si quelque chose fait partie du secret national a la responsabilité de ne pas révéler ce secret. Ainsi, si la DCRI avait respecté le cadre légal, elle aurait pu obtenir ce qu’elle voulait. En choisissant une voie d’action en dehors de ce cadre légal et en s’en prenant à une figure importante du mouvement wikipédien francophone, elle se garantissait une réaction telle qu’elle l’a reçue et c’est bien fait pour elle. En réfléchissant un peu sur les conséquences de ses actions, la DCRI aurait probablement pu éviter l’enfer médiatique dans lequel elle se trouve actuellement.

Les lecteurs intéressés à en savoir plus sur l’effet Streisand pourront aller lire l’article sur le sujet sur Wikipédia en cliquant ici.

Les structures wikimédiennes, un labyrinthe pour l’oeil extérieur

La structure organisationnelle du mouvement wikimédien est un absolu chaos pour l’observateur non initié et est la source de beaucoup d’erreurs d’analyse. Si vous lisez quelques articles de presse qui ont paru sur le sujet de l’affaire Pierre-sur-Hautes, vous verrez des choses comme :

« responsable juridique de Wikipedia France » – Le ministère de l’Intérieur français

« Des pressions sur un administrateur de Wikipédia France » – Article de Numérama

Ce sont là des exemples de mauvaises analyses qui mènent à d’importantes confusions qui peuvent expliquer pourquoi la DCRI a choisi Rémi Mathis comme cible de son intervention. Ces confusions sont courantes quand vient le temps de parler des affaires de Wikipédia et nous sommes probablement un peu responsables de cette confusion, car nous ne corrigeons pas systématiquement les erreurs et nous avons choisi des noms pour les choses qui manquent d’univocité. Cependant, il faut que les médias et les acteurs fassent un effort particulier pour ne pas mélanger des choses qui ne sont pas liées.

Je vais tenter de faire un résumé de qui fait quoi dans l’environnement wikipédien pour que les lecteurs s’y retrouvent mieux et je présenterai un graphique permettant de mieux comprendre que vous pourrez faire imprimer dans vos salles de rédaction respectives.

D’abord, il existe la Wikimedia Foundation aussi connue sous le nom de « Foundation » ou WMF. Il s’agit d’une organisation à but non lucratif qui est établie aux États-Unis et qui est l’hébergeur de tous les sites de l’environnement wikimédien. Elle supporte les installations dans lesquelles vivent toutes les versions linguistiques de Wikipédia (comme la version francophone, anglophone, allemande, en espéranto, etc.), mais aussi les sites Wikimedia Commons qui supporte toutes les images vidéos et son de l’environnement, Wikinews, Wikidata et bien d’autres. Juridiquement, elle est l’unique responsable de l’hébergement de ces contenus et la seule qui peut agir sur ces contenus à part les utilisateurs qui participent à ses sites. Quand vous donnez de l’argent « à Wikipédia », la plus grosse partie de cette somme part vers cet organisme pour supporter les opérations, le développement et la promotion des différents sites.

À l’intérieur de la Wikimedia Foundation, plusieurs sites Internet sont hébergés dont Wikipédia est le plus connu. Wikipédia est une encyclopédie libre en ligne qui existe dans plus de 285 versions linguistiques. En France, la version linguistique la plus visitée est la Wikipédia francophone. Il est incorrect de parler de Wikipédia France puisque les Wikipédias sont déclinées par langue et non par pays. Comme plusieurs francophones vivent hors de la France (comme moi par exemple au Québec), il faut parler de la version linguistique française. Ceci est d’autant plus important que les contributeurs de cette encyclopédie viennent de partout dans le monde et sont soumis à différentes juridictions. Par exemple, je ne suis pas soumis aux mêmes règles légales que Rémi Mathis puisque je contribue du Québec. Les infractions que je pourrais commettre sur la Wikipédia francophone ne peuvent être traitées qu’au Québec alors que celles que pourrait faire Rémi Mathis ne sont traitables qu’en France.

À côté de tout cela, il existe Wikimédia France, un organisme à but non lucratif français (de France), qui regroupe des contributeurs d’un peu partout dans le monde pour faire la promotion de Wikipédia et organiser des activités autour de l’environnement wikimédien (à travers les sites de la WMF). On peut voir le rôle de Wikimédia France comme un syndicat de contributeurs francophones établi en France. Rémi Mathis est le président de Wikimédia France. L’item le plus important à comprendre et qui est la cause de beaucoup de problèmes est que Wikimédia France n’est pas l’hébergeur de la Wikipédia francophone et n’a aucun contrôle éditorial sur ce qui s’y retrouve. Elle ne fait qu’organiser et  coordonner des activités d’utilisateurs de l’encyclopédie (comme des journées de contribution ou des rallyes photo) et faire la promotion du libre en France et dans le monde francophone. Je le répète pour que ce soit clair : Wikimédia France n’a aucune responsabilité légale face au contenu de Wikipédia, seuls la Foundation et les contributeurs qui ont amené le contenu en sont responsables légalement. Ainsi, on ne peut pas mettre en demeure Wikimédia France de retirer un contenu de Wikipédia ou l’accuser de censurer le contenu de l’encyclopédie puisqu’elle n’en a pas le contrôle. Pour être complètement transparent, il faut savoir cependant que Wikimédia France est financée par et finance la Wikimedia Foundation. Ce sont des entités entre lesquelles il existe des liens, mais Wikimédia France n’est pas la filiale française de la Foundation.

Maintenant qu’en est-il des personnes qui gravitent dans cet environnement? C’est là que ça se complique encore un peu. Commençons par la Wikipédia francophone et ses utilisateurs. Les utilisateurs de ce site peuvent être classés en plusieurs catégories qui se recouvrent parfois en partie. D’abord, il y a les lecteurs de Wikipédia. Ils la consultent pour y tirer du contenu. Ils peuvent même republier ce contenu parce que la licence de Wikipédia le permet. Il y a aussi les contributeurs. Ceux-ci contribuent à Wikipédia en y apportant du contenu. Si ces apports ne répondent pas à la législation de leur pays, ils peuvent être tenus responsables de leurs ajouts au sens de la loi. On peut suivre l’apport de chaque contributeur de Wikipédia en regardant son historique de contribution (le mien, par exemple). À l’intérieur des contributeurs, il existe un groupe d’utilisateurs élus par l’ensemble de la communauté qui sont des administrateurs de la Wikipédia francophone. Chaque version linguistique de Wikipédia a son groupe distinct d’administrateurs. Les administrateurs de Wikipédia ne sont pas responsables de la ligne éditoriale de Wikipédia, mais sont seulement des utilisateurs dotés d’outils informatiques qui leur permettent d’accomplir des tâches un peu plus complexes que les autres utilisateurs comme des suppressions d’articles ou des blocages de contributeurs. Les administrateurs ne font ces actions que selon la volonté de la communauté et dans le respect des règles que la communauté a fixées. Ils ne peuvent être tenus responsables du contenu entier de l’encyclopédie, ni individuellement accusés de censure, car ils ne font qu’appliquer les règles de la communauté avec des outils particuliers. En somme, ce sont des opérateurs de site qui n’ont pas grand-chose de plus que les autres à part un bouton ou deux pour contribuer. Aussi, ce sont généralement des utilisateurs de l’encyclopédie très expérimentés.

Maintenant, à travers ces contributeurs, certains sont membres d’associations de contributeurs (par exemple, Wikimédia France). Dans le cadre de ce membership, ils font généralement des activités à l’extérieur d’Internet pour publiciser Wikipédia et ses sites frères. Par exemple, ils font pression sur le gouvernement pour faire changer des législations ou font de la formation pour montrer aux gens comment utiliser Wikipédia. Ce sont donc des membres d’un groupe d’intérêt qui fait la promotion de Wikipédia. Quand ils portent ce chapeau, il faut les voir comme des membres d’un syndicat. Ce ne sont pas tous les contributeurs de l’encyclopédie qui sont membres d’une telle association. Cette association a bien sûr un conseil d’administration et des administrateurs. Ces administrateurs ne sont pas les mêmes que ceux dont j’ai parlé plus haut. Il faut donc faire la distinction : être administrateur de Wikipédia est un statut d’opérateur de site élu par la communauté des contributeurs; être administrateur de Wikimédia France, c’est faire partie du conseil d’administration de cette association et prendre des décisions sur la gouvernance de celle-ci.

Maintenant, il arrive que certains utilisateurs portent plusieurs chapeaux. Rémi Mathis (puisqu’on a parlé de lui) est administrateur de Wikimédia France et était, jusqu’aux événements de la semaine dernière, administrateur de la Wikipédia francophone. Dans le cadre de son premier mandat, il fait la promotion de Wikipédia et du libre mais n’a pas de contrôle éditorial de l’encyclopédie. Dans le cadre de son mandat d’administrateur de l’encyclopédie, il peut faire des suppressions et des blocages de contributeurs. Il n’est pas là non plus responsable de l’ensemble du contenu de Wikipédia. Dans le cadre de son travail de contributeur, il peut agir sur le contenu de l’encyclopédie, mais il ne peut être tenu responsable que du contenu sur lequel il a effectivement agi, pas de l’ensemble du contenu.

Bref, quand on s’adresse à un wikipédien, il faut bien comprendre quels chapeaux il pourrait être en train de porter, quelles sont les implications de chaque chapeau et surtout à quel chapeau on s’adresse. En faisant cela, on s’assure de faire des demandes sensées et de ne pas faire de raccourcis qui pourraient fausser notre compréhension. De plus, il faut faire attention de ne pas attribuer les responsabilités d’un chapeau à un autre que parce que la même personne peut les porter. Wikimédia France n’est pas responsable des actions des utilisateurs de la Wikipédia francophone même si elle milite pour leurs intérêts ou si ses dirigeants sont aussi des contributeurs ou des administrateurs de Wikipédia.

Un petit graphique pour mieux comprendre certains liens.

Un petit graphique pour mieux comprendre certains liens.

Ouf… Ça en fait beaucoup…

Oui, je vous l’accorde, ce billet était lourd. Mais sa bonne compréhension est nécessaire si vous voulez faire affaire avec l’environnement wikimédien. Faites bien attention d’identifier le rôle de chaque intervenant et de vous adresser à la bonne personne portant le bon chapeau pour être certain de ne pas faire d’erreur.

Dans l’histoire de Pierre-sur-Hautes, la DCRI n’a pas respecté le cadre légal qui aurait pu lui permettre d’arriver à ses fins. Elle n’a pas su non plus mesurer l’impact de ses actions pour éviter l’effet Streisand dont elle est maintenant une des plus fameuses victimes. Finalement, elle n’a pas su bien comprendre le fonctionnement de la structure pour s’adresser à la bonne personne avec le bon chapeau. Certaines personnes soutiennent que la DCRI l’a fait volontairement en espérant arriver à ses fins sans bruit; personnellement, je ne suis pas capable de statuer sur la question, mais j’espère que cette histoire permettra à tout le monde de mieux comprendre les dynamiques qui existent dans le monde wikimédien et dans ses relations avec l’extérieur.

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Un commentaire pour Affaire DCRI sur Wikipédia : expliquer l’effet Streisand et le rôle de chacun (partie 2)

  1. Cantons-de-l'Est dit :

    Je n’ai rien appris à cause de mes activités wikimédiennes, mais les deux billets suffisent pour comprendre de quoi il en retourne.

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